Depuis dix jours, nous goutons aux délices contrastés de l’Inde. Nous sommes arrivés à Mumbai mardi 15 juillet sur le coup de onze heures. Il pleut. Une pluie
chaude et safranée sous laquelle les indiens semblent avoir pour essentielle occupation de dodeliner de la tête et de patienter. Le but de cette journée a été de fuir cette énorme métropole de
quelques 18 millions d’habitants étalés sur 440 km² dont la grande majorité se cache dans les bidonvilles. Ceux de Bombay sont les plus grands d’Asie, c’est dire… Ceci dit nous déambulerons dans
la capitale commerciale indienne en fin de parcours. En attendant, nous songeons à fuir ce tohu-bohu gigantesque. Donc rickshaw direction la gare, enfin, une gare car Mumbai en compte au grand
minimum une vingtaine et est-il vraiment possible de compter ? Nous décidons de rejoindre une sorte de station balnéaire tranquille située à une centaine de kilomטtres au nord de Mumbai dans
l’état du Gujarat. Cent kilomטtres, c’est peu pour ce pays colossal… Mais pas si simple...
Le rickshaw, donc, après avoir pris soin de nous déposer dans une banque afin de remplir notre rôle de touriste, nous lâche à la gare ferroviaire d’Andheri où tout se déroule sans tracas. Nous
arrivons en moins d’une heure à attraper un billet de train pour Vapi et à monter dans un wagon. Il y a d’ailleurs quelque chose de délicieux à monter dans ces trains surchargés en étant
occidental. Les indiens sont nombreux, certes. Mais ils jouent dans les transports à « c’ui qui pousse le plus gagne ». Or, si on caricature, les indiens riches sont gras car ils ne font pas de
travaux physiques et les indiens faisant des travaux physiques sont pauvres donc maigres. On en conclue rapidement que ce n’est pas si dur de gagner à leur jeu « Pousse toi ou je te pousserai »…
Ce n’est pas si dur mais ça engendre rapidement d’énormes gouttes de sueur polluée sur nos fronts pâles. Après un changement de train sans intérêt nous montons dans celui qui devra nous amener à
destination. C’est un wagon « sleeper class », c'est-à-dire des banquettes ce faisant face sur trois niveaux la nuit en position sommeil et sur deux la journée avec le plus bas en position «
sardine » et le plus haut en position « sieste ». Là, plus de place, ni en haut, ni en bas. Nous nous posons donc dans un couloir, calmes et sereins. Air et odeur forts. Un homme tente de nous
expliquer quelque chose en hindi… Il semble inquiet et insiste sans agressivité. Premier arrêt. Ce train semble desservir la banlieue de Mumbai. Une nuée de passagers monte dont un qui nous cause
et nous conseille de glisser nos sacs ailleurs, ce que nous finissons par faire. On se faufile dans une petite zone, qui paraît un peu plus calme… Les arrêts suivants voient le train se
transformer en gigantesque boite à sardine… On compte facilement une douzaine de voyageurs au mètre carré, un tetris humain comme dirait Stephen… Nous sommes serrés, compressés, mais on finit par
nous proposer gentiment une petite place assise, chacun sur une banquette différente. Les gens se sont poussés pour nous permettre d’être un peu plus confortables. Puis le wagon se dégonfle
affablement et nous continuons tranquillement notre route, muets de contemplation. Rien de remarquable sinon un travesti en sari qui fait du gringue à Greg. (Pour info, l’homosexualité masculine
est punie de prison alors qu’il n’existe aucune loi sur l’homosexualité féminine…) A chaque arrêt, des vendeurs montent dans le train pour nous proposer qui du chaï, qui des choses à manger, qui
des gadgets colorés et bringuebalants. Le trajet va durer 5 heures. Premier aperçu des transports dont nous allons user, abuser, sans être désabusés, quoique souvent bien fatigués. Nos voisins de
siège nous font comprendre le temps qu’il nous reste et nous indiquent la station quelques minutes avant que le train ne s’arrête. Ce qui sous-entend : « Récupérez vos sacs sous les sièges au
plus vite, et direction la porte pour pouvoir : Pousser, repousser et enfin descendre sans être coincés par ceux qui se trouvent sur le quai et qui ne vont pas attendre que vous soyez descendus
pour s’engouffrer dans le wagon. » Nous obtempérons.
Nous voici arrivés à Vapi.
Nous voulons en partir pour
rejoindre Daman, cité balnéaire prisée par les Indiens. Certains Indiens. Mais est-il utile de répéter encore une fois, qu’il en est qui ne bougeront jamais de leurs bidonvilles et de leurs bouts
de trottoirs sales, puants, pouilleux, infirmes, mendiants… Bref, nous n’allons pas insister, peut-être y reviendrons-nous. Sans doute… Nous sommes donc partis depuis la veille, 8 heures du
matin. Il est presque 18 heures… Vapi semble être une ville sans âme, la Givors indienne résumerait bien l’affaire .
Daman. On y trouve un fort, des églises, des plages, des restos et très peu de touristes en cette saison. Notre hôtel, ancienne bâtisse coloniale avec d’énormes portes de bois massif et une icône
de la vierge au dessus de la porte des cuisines. Cocasse. Ce ne sera donc qu’une brève étape sans charme particulier sinon celle de la bouffe indienne. Ca, c’est de la cuisine végétarienne, on
verra plus tard en détail ces merveilles…
Nous visitons la ville, profitons de l’ambiance « sans touristes », qui nous permet de nous fondre dans la foule sans être l’objet de toutes les convoitises. Si l’alcool est interdit en bien des
endroits en Inde, ou seulement autorisé discrêtement, il l’est ici, sans doute des restes de la culture européenne. Il est temps pour nous de songer à avancer. Direction le Rajasthan. Nous allons
donc nous renseigner… Mais hélas, pas de train, ni le lendemain, ni le surlendemain, rien tout au moins qui correspond. Reste le bus, que nous propose gentiment la petite dame derrière son
guichet.
- « Where is the bus company in Vapi ? » Christine asked.
- Where?
- Yes, where » Des regards indiens qui s’entrecroisent et… rires. Des dents blanches éclatantes. Impossible à expliquer, nous comprendrons pourquoi plus tard. Il faut téléphoner. Grand moment de
solitude.
Nous optons donc pour le déplacement in situ, plus simple. Direction la gare routière pour prendre un bus utilisé seulement par des Indiens étonnés et ravis de nous y voir. L’un d’eux va même
téléphoner pour nous et demander quelques explications bien utiles après coup. La spontanéité de certains, leur affabilité, presque par hasard, est surprenante. Ils proposent et indiquent, sans
même qu’on leur demande puis repartent comme ils étaient arrivés… Bref, nous par contre, ne le sommes pas encore… Descendre du bus, prendre une direction, traverser la voie ferrée, après avoir
attendu que le train passe, suivre le flot, revenir sur nos pas, demander à des passants, finir par arriver pour s’entendre dire que c’est bien là une compagnie mais que les réservations sont
ailleurs, prendre un rickshaw, finir par trouver et enfin, le billet est pris. Un Sleeper pour deux… Royal. Nous pourrons même dormir. Précisons en effet que le voyage va durer 15 heures…
Un bus… Prenez quelques roues, un moteur, de la poussière, de vagues sièges bringuebalants, une boite de vitesse avec un brin d’arthrite, nous voilà partis. Nous nous installons confortablement
dans notre petit caisson : duvets et vitres ouvertes. Christine s’emmitoufle dans des écharpes et ne bouge plus… Ce n’est pas l’endroit le plus coquet que nous allons trouver… Nous sommes à
l’étage du bus ce qui se traduit par : une fois tu tapes la tête contre le plafond, une fois contre les parois… Le bus avance et dehors… route sablée et odeurs chaudes et violentes. Les gens
fourmillent à chaque arrêt. Flotte, bouffe, chaï… La nuit passe avec tiédeur et mauvais sommeil. Le crépuscule pointe son nez avec les montagnes aiguisées du Rajasthan. Dehors, tout est orange :
la terre, le ciel, les gens et leurs turbans. Nous allons donc voir la Venise de l’Orient : Udaïpur.
Il est tôt, la ville est encore ensommeillée. Nous n’avons cependant aucune difficulté à trouver un rickshaw qui va nous conduire à l’adresse que nous lui indiquons. Les rickshaws sont sans aucun
doute les personnes dont nous aurons le plus croisés la route. A l’affût des touristes, connaissant les horaires des trains et des bus, ils se rassemblent par dizaine pour proposer leur service.
Reste donc à marchander un peu, et nous voilà en route… Monter dans un rickshaw après des heures de transport, c’est un peu comme se retrouver d’un seul coup dans la cohue et la vie, sans y être
vraiment. C’est un peu comme un spectateur qui sentirait les odeurs, ressentirait les soubresauts et les coups, comme si nous participions nous aussi, et entrions soudainement dans ce qui sera
notre espace et notre lieu pour un temps encore inconnu. Nous passons notre temps, comme dans tout voyage, à quitter un logis pour en découvrir un, avec des yeux neufs et purs. Et même si,
invariablement, nous traversons la vie grouillante de la ville, celle des bords de gare, des trottoirs, des marchés, du tohu-bohu, c’est pour arriver au final, dans une petite zone de
tranquillité où nous pourrons nous doucher et poser nos gros sacs de touristes blancs. Udaïpur…Du haut de la terrasse de la Guest House où l’on vient de réveiller le personnel endormi, nous
contemplons le lac Pichola à demi asséché. Des palais, des temples, des ghâts, un pont et les monts Aravelli embrumés. Cette ville est remarquable par sa beauté mais aussi par ces rues remplies
d’indiens envieux et patibulaires qui ne cessent de quémander. Les rues étroites au bitume ensablé et bouseux lui confère cet aspect inénarrable des villes indiennes. Pour exemple, un jeune
indien d’une dizaine d’année nous demande d’échanger son euros contre sa valeur en roupies (quelques 7O) soit de quoi se faire au moins deux bons repas, aprés avoir observé son léger embonpoint,
nous lui faisons comprendre qu’il ferait mieux de commencer une collection de pièces étrangères. Il insiste, nous aussi. Un échange aux antipodes de l’image zen que nous avons de l’Inde s’ensuit.
Nous ne resterons donc pas autant que prévu. Quelques achats, la visite d’un palais admirable, d’un temple hindou enrubanné d’une fresque kama-sutresque puis nous chaussons un nouveau bus vers
Mount Abu, zone de fraicheur au milieu des plaines arides du Rajasthan.
Mount Abu est une zone de villégiature Gujarati. C’est le point culminant du Rajasthan perché à 1200 m d’altitude où la température et les macaques nous conviennent parfaitement. Hôtel kitch et
coquettement indien. Balade autour du lac et visite d’un somptueux amas de temples jaïns multiséculaires. C’est une éclatante vision que de voir des dentelles de marbres envelopper cinquante-deux
tirthankar cachés derrières des persiennes. Un vieil homme nous raconte que les artisans étaient payés à la poussière de marbre qu’ils produisaient. Nous rechaussons sandales et baise-en-ville
puis rentrons escortés par un fichu malin qui nous amène dans une boutique où les tailleurs taillent et les vendeurs vendent.
La route se poursuit en bus, chaleur et klaxon, direction Jodhpur oש nous sommes actuellement. Jodhpur, la ville bleue. Du haut du superbe et immense fort Meheranghar que nous avons visité hier,
les faחades des maisons sont comme une mer bleue qui s’étalerait dans un désert aride où souffle un vent brûlant. Illusion de fraîcheur dans une atmosphטre étouffante, ce bleu aurait pour objet
d’éloigner les moustiques. La vieille ville, coeur de la cité de près d'un million d’habitants, s’organise autour de la Tour de l’Horloge, centre névralgique et touristique. Des marchés en
apparence chaotiques, s’organisent en fait par thème ; là les tissus, ici les épices, plus loin les céréales. Et au milieu de tout ce joyeux tintamarre, des rues, des échoppes, des vaches, des
gens, des animaux, des étals à même le sol, jonchés d’objets, de bracelets et tant de choses encore. En fait, oui, l’Inde c’est cela. La multitude, le bruit, la foule, l’abondance du tout, du
rien. L’excès. Et au milieu de tout cela, nous. Et nous sommes plutôt bien dans cette ville. Nous n’en repartons que demain soir, en train de nuit « Express », 6 hrs jusqu’à Jaisalmer, la belle
du désert. Pour l’heure, nous profitons de la fraîcheur de la terrasse de la Guest House, avant de partir en quête d’épices dont nous pourrons jouir dטs notre retour, histoire de ne pas couper
trop brutalement le fil bien tenu qui nous relie à cette terre rude et profonde.